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Snowden, un héros de notre temps

Philippe Grasset écrit ce jour 10 Juin, a propos d'un événement qui est venu bouleverser hier 9 juin la chronique des faits et méfaits de la NSA, mis en lumière à la suite des révélations publiées par le Guardian et commentés par nous dans deux articles précédents de cette rubrique Evènements:
«  Le “dénonciateur” (whistleblower) du système PRISM de la NSA est devenu volontairement un homme public. Il s'appelle Edward Snowden, il est jeune (29 ans), il a failli servir en Irak mais en a été empêché à cause d'un accident après avoir eu le temps d'apprécier la haine de ses instructeurs pour les Arabes, il a travaillé pour la CIA puis pour la NSA, puis pour un contractant privé du complexe militaro-industriel (Booz Allen Hamilton). Il menait une vie confortable et heureuse selon les canons du Système, sous le ciel bleu des îles Hawaii, lorsqu'il a choisi de livrer au public le système PRISM, sans aucune rétribution d'aucune sorte. Il s'est réfugié à Hong Kong et a donné le feu vert au Guardian pour tout révéler de son extraordinaire odyssée. Snowden est à classer dans la même catégorie des héroïques dénonciateurs du Système, avec Ellsberg et Manning ; c'est un héros de notre temps, nécessairement un héros antiSystème puisqu'il n'existe plus désormais une autre manière d'être héroïque » . Pour la suite, voir http://www.dedefensa.org/article-salut_au_h_ros_antisyst_me_10_06_2013.html

Que pourrions nous ajouter utilement? Limitons-nous à deux points.

1. Sur le plan de la technologie utilisée par la NSA et plus globalement par le système américain pour dominer le monde, il apparaît que l'opinion, en Europe et même en Amérique, ne savait pas grand chose. D'où l'étonnement devant les révélations de Snowden, relayées par le Guardian. Notre petit recensement (Révolution dans le software, révolution à la NSA http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=1106&r_id=) des sociétés de logiciels de la Silicon Valley ayant, à force de dollars et de matière grise, réussi à dominer la planète Internet, n'avait pas mentionné le géant Booz Allen Hamilton http://www.boozallen.com/ dont l'héroïque Edward Snowden était devenu un employé. Cette omission était une erreur. L'attention de la presse est aujourd'hui attirée sur cet exécuteur des hautes et basses oeuvres du Système.

On apprend ainsi aujourd'hui que l'entreprise est quasiment une filiale de la NSA. Mike McConnell, ancien directeur de l'Agence a été nommé en 2011 vice-président de Booz Allen. Il y dirige les ressources de la compagnie en matière de cyberguerre et s'assure de leur bonne collaboration avec la NSA et la CIA. A l'inverse James R. Clapper Jr., ancien directeur de Booz, est maintenant chef du Renseignement auprès d'Obama.

Depuis 10 ans l'essentiel du chiffre d'affaires de Booz Allen a découlé de la vente de services techniques et d'expertise à la NSA et aux autres agences fédérales travaillant dans l'espionnage extérieur et intérieur. Booz Allen a déclaré pour la dernière année fiscale $1,3 milliard soit 23% de son revenu total en travaux d' « intelligence » pour le compte de l'Administration. (http://www.boozallen.com/about/annual-report/annual-report-fy2012/fy2012-financial-highlights )

Plus généralement, on constate que, dans le renseignement comme dans une grande partie du militaire, les Administrations Bush et Obama ont choisi délibérément de faire appel à des contractants privés, tels que Booz Allen, pour faire l'essentiel du travail. Des milliers d'agents précédemment employés par le gouvernement, encore soumis au secret-défense, accomplissent dorénavant les mêmes tâches pour des entreprises privées. Même dans un pays comme l'Amérique où les frontières entre secteur public et secteur privé sont moins marquées qu'en Europe, ce mélange des rôles ne peut que générer des abus.

Danielle Brian, qui dirige une ONG examinant les politiques fédérales d'achat, Project on Government Oversight, s'est étonnée récemment du fait, ignoré des électeurs, que plus d'un million de contractuels privés sont désormais habilités officiellement (cleared) pour traiter de questions hautement sensibles. Des compagnies comme Booz, Lockheed Martin et Computer Sciences Corporation sont par ailleurs chargées de rassembler de l'information et fournir analyses et conseils aux services officiels.

En ce qui concerne Booz, la moitié environ de ses 25.000 agents travaillent le plus souvent dans les installations hautement sécurisées de la NSA. Ils y développent notamment les logiciels et applications utilisée par l'Agence. Booz avait annoncé au début de l'année que, dans le cadre d'un nouveau contrat de plus de $5,6 milliards sur 5 ans, il fournirait des prestations de collecte de renseignements au département de la Défense. On voit que les crédits ne manquent pas à cette compagnies, comme aux autres, pour se doter de ce qu'il y a de mieux en matière, notamment, d'outils pour espionner l'Internet. En Europe et plus particulièrement en France, les sociétés de logiciels travaillant sur les services en ligne n'ont pratiquement aucun crédits publics pour investir sérieusement dans ce domaine. Il ne faut donc pas s'étonner de la faiblesse de leurs résultats.

2. Concernant les possibilités de contrôle de la NSA sur l'Internet mondial, et donc sur le monde, nous ne soupçonnions pas non plus, jusqu'aux révélations de Edward Snowden, qu'elles puissent être aussi globales. Pourtant, nous ne nous faisions pas d'illusions. Notre ami Jean Claude Empereur avait dès 2001 présenté le livre témoignage de James Bamford sur la NSA, Body of secrets ( http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2001/nov/bamford.html) . Beaucoup plus tard, en avril 2012, nous avions publié l'article « Un Big Brother mondial de 500 milliards de dollars » (http://www.automatesintelligents.com/echanges/2012/avr/nsa.html) suivi en mai 2012 de « War Games at Crypto City » de Jean Claude Empereur http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2012/127/nsaempereur.htm

Or aucun de ces articles n'avait à notre connaissance suscité la moindre réaction parmi nos lecteurs. Cela tenait sans doute à l'ignorance très répandue, même dans les milieux technologiques, des possibilités d'espionnage que recèle désormais l'Internet, au profit tout au moins, sinon de la Chine ou d'autres, mais de nos « amis américains » dont l'on se refuse toujours à admettre de quel le poids écrasant ils pèsent sur l'Europe.

Avec la prise de parole de Snowden, certains yeux s'ouvriront peut-être, mais sans doute se refermeront-ils aussi vite. Pourtant le diagnostic de ce héros (je reprend le terme) est effrayant: « j'avais rêvé dans ma jeunesse, dit-il à peu près, d'un espace Internet enfin ouvert aux libertés et aux individus, je me réveille adulte en constatant que cet espace est entièrement verrouillé par un gouvernement et des intérêts au service de la domination du monde la plus égoïste possible ».

La Chine et d'autres gouvernements autoritaires rêvent peut-être d'en faire autant. Ce ne serait pas cependant une raison pour accepter de démissionner devant les nouvelles dictatures exercées par les Etats-Unis.

Mais quels moyens l'Europe, déjà quasiment inexistante dans le cyberespace, pourrait-elle y déployer pour y défendre la démocratie et ses valeurs. Ne dépensant pas un sou pour se donner les compétences technologiques nécessaires, elle ne pourra que rester à la remorque de l'Amérique. Si cependant elle décidait de s'armer à son tour, au service de quel idéal politique mettrait-elle les nouveaux outils que pourraient développer ses ingénieurs?  En tant que Français, nous rencontrons là le même obstacle qui empêche le concept de défense européenne de se préciser. Aucun pays européen ne veut de défense européenne, trop heureux qu'ils sont de rester sous le parapluie atlantique. Il ne pourrait y avoir de défense, et donc d'industries de défense, que française.

De même, aucun pays européen ne voudra admettre que l'Europe doive se défendre de la colonisation numérique décrite par la sénateur Morin Dessailly dans un rapport du 20 mars 2013, passé quasi inaperçu malgré sa pertinence. Si en France quelques visionnaires politiques le décidaient, quels intérêts scientifiques, industriels, sociétaux le pays accepterait-il de défendre et de développer dans le monde de l'Internet et du numérique, en faisant pour cela les investissements nécessaires? Dans une société qui ne jure que par Facebook et Twitter, mariée à vie à Google, Amazon et Apple, cette perspective éveillerait-elle le moindre écho? Nous pouvons sans grand risque répondre par la négative.

A lire:
* L'Union européenne, colonie du monde numérique ?
Rapport d'information de Mme Catherine MORIN-DESAILLY, fait au nom de la commission des affaires européennes n° 443 (2012-2013) - 20 mars 2013
http://www.senat.fr/rap/r12-443/r12-443.html

Aussi:
* Colonialisme numérique http://www.lenouveleconomiste.fr/petrole-numerique-la-bataille-perdue-du-big-data-17980/





10/06/2013
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