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La république de Taksim

C'est ainsi que l'on nomme désormais les rassemblements pacifiques mais déterminés de jeunes et moins jeunes citoyens Turcs, femmes et hommes, sur la grande place d'Istanbul. D'autres analogues se tiennent en parallèle dans divers centres urbains de ce que l'on appelle généralement la Turquie blanche. Il s'agit des quelques 20% de la population globale, occidentalisée au contact notamment de l'Europe, laïque, démocrate et dans l'ensemble militante pour les droits de la femme.

Comme des mouvements de jeunes analogues, Indignados en Espagne, Occupy Wall Street aux Etats-Unis, cette république de Taksim a surgi brutalement, n'a pas de chefs ni d'appartenance politique claire. Elle se réfère à Ataturk, le père de la Turquie démocratique et de la laïcité, mais ses objectifs semblent encore incertains, sauf à demander le départ du premier ministre Erdogan. Celui-ci est désormais déconsidéré par son autocratie et sa volonté d'imposer non pas un islam soi-disant modéré comme le prétend son parti l'Akape, mais un Islam rétrograde et de combat, inacceptable pour les militants de Tacsim. Les chroniqueurs comparent ce mouvement de Taksim au Mai 68 français, qui annonçait plus une révolution dans les moeurs et les façons de penser qu'un changement à la tête de l'Etat.

Taksim n'a donc pas grand chose à voir avec les révoltes du bien mal nommé Printemps arabe, qui partout a conduit à la mise en selle d'affiliés à la confrérie des Frères musulmans, dont l'hostilité à une vraie démocratie et à la laïcité s'affirment de jour en jour. C'est une bonne chose, notamment pour les mouvements féminins turques. Quand on voit le sort indigne fait à la jeune militante tunisienne Alima, conduite au tribunal menottée et menacée d'emprisonnement durable comme une criminelle, on ne peut que s'indigner devant le sort qui menace désormais les femmes en Tunisie. Il ne faudrait pas que la même répression s'abatte sur la Turquie.

Quel sera l'avenir de la république de Taksim? Probablement l'enthousiasme retombera-t-il et l'Akape (Parti pour la justice et le développement), plébiscité par une Turquie profonde encore très conservatrice et islamisée, réaffirmera-t-il son pouvoir, après avoir concédé quelques réformes de fond. C'est semble-t-il le souhait des intérêts financiers mondiaux qui ont beaucoup apprécié le libéralisme économique et la dérégulation des services publics imposé par Erdogan. Restera cependant à régler la question des indépendantistes kurdes, qui aujourd'hui mettent semble-t-il beaucoup d'espoir dans le mouvement de la place Taksim.

Restera aussi à redéfinir la place internationale de la Turquie. Erdogan avait voulu en faire un pivot essentiel au Moyen-Orient, entre les deux axes chiite (Iran-Irak-Liban) et sunnite (Jordanie, Pays du Golfe) d'une part, Israël, la Russie et les Etats-Unis d'autre part, sans mentionner l'Union européenne. Mais cette ambition a pour le moment échoué à la suite des maladresses du gouvernement turc dans le conflit syrien. Si ce dernier, comme il est probable, s'aggrave et devient régional, il sera urgent de redéfinir la position turque. A priori, on ne voit pas très bien ce qu'elle pourrait être. En tous cas les manifestants de Taksim ne semblent pas s'en préoccuper.

La république de Taksim évitera-t-elle de s'enliser et se dissoudre comme les divers mouvements d'Indignés dans le monde. On peut le craindre. Mais comme il s'agit de la manifestation de changements systémiques profonds touchant l'ensemble des sociétés développées, évolutions en fait imprévisibles du fait que personne n'en perçoit clairement les sources, peut-être serons-nous surpris par une émergence politique inattendue. Se pourrait-il que la république de Taksim apporte un jour proche quelques réponses à tous ceux qui de par le monde et notamment en Europe militent contre le Système sans clairement définir ce dont ils ne veulent plus et ce par quoi ils voudraient le remplacer ? C'est ce qu'il faut lui souhaiter. Voici pourquoi en ce qui nous concerne nous suivrons son évolution avec la plus grande attention.

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Note au 18 juin
Relisant le 18 juin l'éditorial ci-dessus, nous constatons que nous nous y montrions assez pessimiste quant à l'avenir du mouvement. Nous avions sans doute raison. La reprise en main par Erdogan, faisant un large appel à la force, a dispersé des mouvements de jeunes enthousiastes mais n'ayant pas pu former un front uni. Pour le faire, il aurait fallu qu'ils soient dirigés par une puissance extérieure, ce qui n'était effectivement pas le cas.
De plus, les manifestations pro-régime ont montré la force d'une classe moyenne engagée dans le développement économique tout en étant restée profondément islamiste. Le Coran est indispensable au business à l'Est du Bosphore. Pour elle, la chute d'Erdogan aurait signifié la porte ouverte à des aventures supposées dangereuses.
On retrouve le même phénomène conservateur dans les pays européens où pourrait se manifester  un phénomène du type Indignados. L'indignation ne doit pas aller jusqu'à mettre en péril l'ordre établi, car les classes moyennes pourraient voir fondre alors les maigres mais néanmoins rassurants avantages dont elles bénéficient. Bref le Système a encore de beaux jours devant lui. JPB

10/06/2013
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