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La cyberdémocratie est-elle possible?

Il y a autant de définitions de la démocratie que de mouvements politiques et de régions du monde prétendant s'en inspirer. Pour simplifier, limitons-nous ici à la conception qu'en ont les partis de gouvernement en France, droite et gauche confondues.
Références
Contrôle des communications sur Internet. Le Monde 2013/06/04
Inventons une Cyberdémocratie. Le Monde 2013/06/03

Les auteurs de ce dernier article écrivent « Pour désirer l'avenir, il est nécessaire de le comprendre et d'accepter que le changement sans risque n'existe pas. Comme un cristal qui fond ou se brise, et donc bouleverse sa structure, nos organisations ou systèmes politiques doivent être capables de se réformer de l'intérieur et en profondeur, au-delà des habitudes et des avantages acquis. En ce sens, il faut s'inspirer de la NetGen (Génération Internet), qui pratique le "lifestreaming", le "flow". Cette génération accepte l'instabilité dynamique (comme le surfeur sur la vague), le passage d'une situation à l'autre, le zapping des idées, des thèmes, des relations interpersonnelles.

Dans le nouvel Internet, passé, présent et futur sont simultanés. C'est l'ère de l'immédiateté. Ce qui motive cette génération, c'est le temps réel associé à l'IRL (in real life). Pour que les Français changent, il faut les aider à passer d'une relation fondée sur des rapports de force – qui conduit à la concurrence, à la compétition et à l'individualisme – à une situation de rapports de flux, privilégiant l'échange, le partage, la solidarité et l'empathie. Un changement profond qui contribuera à donner plus de sens à la vie. »

Au delà de concepts sympathiques, mais flous, que les références en anglais ne suffisent pas à éclairer, se posent des questions immédiates que nous allons essayer de préciser:

Comment définissons-nous la démocratie? La généralisation des réseaux numériques favorise-t-elle la définition que nous en donnons? Au sein de ces réseaux, certains outils ou certains usages sont-ils préférables à d'autres?

Comment définir la démocratie?

Il y a autant de définitions de la démocratie que de mouvements politiques et de régions du monde prétendant s'en inspirer. Pour simplifier, limitons-nous ici à la conception qu'en ont les partis de gouvernement en France, droite et gauche confondues.

La démocratie, dans ce que l'on peut avec un peu d'emphase nommer la civilisation française, repose sur des individus, hommes et femmes, disposant d'un certain nombre de droits civiques garantis par les institutions: liberté, égalité notamment. On précisera que l'égalité comprend un point fondamental, celui de l'égalité entre hommes et femmes, laquelle est encore loin d'être acquise en pratique, même en France. Quand ces individus exercent leurs droits dans la vie sociale et politique, autrement dit dans la cité, ils prennent le nom de citoyens. Si la société est composée d'un grand nombre de groupes devant en principe respecter les droits civiques, ce sont les citoyens composant ces groupes qui sont en dernier ressort les porteurs de l'idéal démocratique.

Il est donc important de se demander si les technologies numériques sont compatibles ou non avec l'exercice par les citoyens de leurs droits civiques. Autrement dit, comment se situent-elles au regard de l'idéal démocratique. La réponse sera globalement en faveur des réseaux numériques. Où que ce soit dans le monde, y compris dans les pays autoritaires où ils sont soit pris en mains, soit muselés par le pouvoir, ces réseaux offrant aux citoyens un espace de respiration incomparable. De plus, pouvant aujourd'hui être largement diffusés dans la population, ils offrent des possibilités d'expression à de nombreuses couches sociales réduites précédemment au silence du fait de leur mauvaise maîtrise de la parole et de l'écriture.

Ceci étant, même dans les démocraties les mieux établies, de nombreux pouvoirs s'exercent, avec de bonnes et moins bonnes raisons, pour contrôler les échanges sur Internet. C'est ce que montre l'article du Monde cité en référence.

Plus généralement, il faut éviter d'idéaliser le concept de citoyens. Même en France, pays démocratique et laïque, on voit de plus en plus d'individus recrutés par des groupes religieux radicaux, notamment islamiques, se prévaloir des droits reconnus aux citoyens pour imposer les consignes de ces religions. C'est ainsi, à ce jour 6 juin 2013, que l'on apprend la disparition de la crèche laique Babyloup devant les agressions permanentes provenant de militants islamiques se réclamant du droit des citoyens (fussent-ils âgés de 4 ans) à manger halal et imposer le voile aux employées. Bien d'autres personnes se réclamant des droits du citoyen en régime démocratique interviennent en permanence pour restreindre ou empêcher l'exercice des droits démocratiques.

Pour en revenir à la question du rôle du citoyen au sein des réseaux numériques, il est nécessaire de préciser la façon dont ce citoyen y intervient. Est-il un receveur (ou consommateur) d'informations? Est-il un émetteur d'information? Est-il un activiste politique?

Le citoyen receveur d'informations

Il est indéniable que le web permet l'accès à des informations infiniment plus nombreuses que ne le permettaient les médias traditionnels (y compris le cinéma d'avant la numérisation), et à plus forte raison que ne le permettaient les cultures antérieures à la société traditionnel. On objecte que ces informations sont si nombreuses, diversifiées voire contradictoires que le jugement s'y égare. Cette idée répandue ne tient pas compte des capacités quasi illimitées du cerveau humain à recevoir et mémoriser des données nouvelles, les organiser en structures (patterns) et tester la pertinence de ces patterns au contact de la vie réelle. Il s'agit là d'un comportement élémentaire du cerveau associatif animal et humain. Utilisé plus méthodiquement, il est à la base de la recherche scientifique. Pour les capacités intelligentes du cerveau, il n'y a rien de pire que la pauvreté des informations en entrée. L'enfant à qui l'on enseigne seulement les Evangiles ou le nom des descendants du Prophète aura du mal à devenir un citoyen actif.

Mais le web ne fournit pas seulement des informations élémentaires. Il propose aussi des scénarios d'action, sous forme de slogans mobilisateurs ou de séquences vidéo, qui ont vocation à être imitées et rediffusées, selon la formule décrite depuis déjà quelques décennies par la science dite mémétique. L'objectif est commercial, dans la plupart des cas, soutenir la consommation par la publicité. Mais il est souvent aussi politique et parfois criminel. Dans toux ces cas, l'objectif est de susciter, à travers notamment l'action des « neurones miroirs », des comportements d'achat-vente, d'adhésion politique ou des imprudences facilitant des opérations illégales.

Ces mèmes sont plus contaminants que les informations et propos généralement présents sur le web. La vue d'un crime peut, dans des cerveaux non immunisés ou prédisposées, déclencher une pulsion à l'imitation très dangereuse. On comprend que les autorités de police cherchent à limiter leur diffusion. Ceci dit, les mèmes les plus percutants, ceux faisant appel aux plus « bas instincts », suscitent vite, en général, dans les cerveaux des récepteurs, des réactions d'immunisation. Sans cela ils auraient depuis longtemps conquis la planète numérique.

Le citoyen émetteur d'informations

Depuis quelques années, avec la généralisation des réseaux interactifs et des outils faciles à utiliser permettant toutes les formes d'expression individuelles, le web offre désormais non seulement aux militants mais aux citoyens intellectuellement actifs, des plateformes d'expression multiples. Se former un avis et se donner le mal de le présenter sous une forme compréhensible représente un effort certain. Mais il porte en lui sa récompense. Celui qui offre des informations originales ou propose un jugement explicite suscite soit l'adhésion soit la contestation. Mais dans tous les cas, il entre dans un espace collectif de dialogue et de partage qui entraîne sa récompense.

Certains objectent que les jugements que dorénavant beaucoup d'utilisateurs du web formulent dès qu'ils en ont l'occasion sont généralement ineptes. En fait, d'une part ils ne sont pas ineptes pour tout le monde, et d'autre part, le fussent-ils, ils représentent pour les cerveaux qui les ont émis un progrès dans la marche vers l'intelligence générale plus grand que ne le permet l'enregistrement passif de messages publicitaires ou politiques.

Les réseaux dits sociaux, Facebook, YouTube et autres, de plus en plus fréquentés, entrent-ils dans la catégorie des plateformes d'expression encourageant la démocratie? Nous seront plus réservés à leur égard. D'une part, le plus souvent, ils incitent leurs adhérents à publier des informations ou des images qui devraient rester strictement personnelles. Celles-ci ne valorisent que de l'égo narcissique de l'émetteur. D'autre part et surtout, ces réseaux sociaux sont gérés par des entreprises se comportant en véritables pirates de la confidentialité. Y compris au détriment des données publiques collectées par les services administratifs. Ces entreprises, dénoncées avec véhémence par Jaron Lanier dans son dernier livre « Who owns the future » incitent des centaines de millions d'individus ne se méfiant pas à leur confier leurs données les plus privées. Elles les réutilisent en premier lieu à titre commercial, notamment en les vendant aux annonceurs et services de marketing, quand ce n'est pas à des organisations maffieuses. Mais le plus souvent aussi, elles les communiquent à des agences de renseignement et d'espionnage publiques ou privées travaillant dans l'anonymat le plus complet,. Il ne s'agit donc pas là de références pour une démocratie exemplaire.

Pour en revenir à l'expression sur le web, chacun peut constater désormais que le plus grand nombre des avis qui y sont formulés et présentent un intérêt pour le dialogue démocratique le sont au sein des rubriques « Commentaires » offertes par la presse en ligne. Un bon article peut susciter des centaines de commentaires. Les parcourir, même sommairement, présente un grand intérêt, non seulement pour l'auteur lui-même ou le journal mais pour ceux qui s'efforcent d'analyser les tendances globales de l'opinion. Certains de ces commentaires sont si longs qu'ils prennent la dimension d'un petit article à eux seuls, parfois mieux conçus que l'article commenté. Le seul inconvénient de tels dialogues est qu'ils demandent beaucoup de temps à qui voudrait en tirer parti, s'ils ne disposent pas de l'assistance d'un analyseur sémantique automatique réservé aujourd'hui aux professionnels de l'étude des opinions publiques.

Au delà des commentaires, le mode d'expression le plus abouti à la disposition du citoyen numérique dans les démocraties consiste à se comporter lui-même en auteur-éditeur. Il le fait soit sur des sites personnels désignés par le terme anglais de blogs (web log), soit sur des sites éditoriaux collectifs gérés par des personnes partageant les mêmes intérêts. Ces blogs et sites, dès qu'ils atteignent une certaine notoriété, sont généralement très mal reçus par la presse, fut-elle numérisée. Elle y voit la concurrence indue d'auteurs non professionnels, c'est-à-dire ne se préoccupant généralement pas de vendre leurs articles. Mais elle a tort. La plupart des auteurs de blogs sont, au moins dans la forme, de médiocres journalistes et de médiocres écrivains. Ils laissent donc un vaste espace d'expression aux auteurs et journalistes professionnels. De plus, à supposer qu'ils soient très bon, ils n'ont pas les moyens humains et économiques permettant de couvrir des thèmes importants et suivre leur évolution dans le temps.

Les médias professionnels sont par ailleurs soumis à différentes sortes de censures: censures par l'argent, par les pouvoirs politiques, par les convenances. On le voit aisément dans les régimes autoritaires, mais aussi dans une démocratie comme la nôtre. La multiplication de sites et de blogs qui s'affranchissent des censures est donc un excellent témoin de l'état démocratique d'une société. Les seules limites à prendre en considération, en ce domaine comme dans toutes les autres activités sociales, sont celles précisant les droits et devoirs des citoyens au regard du droit en vigueur.

Une mention particulière doit être réservée aux « lanceurs d'alerte » ou « whistle blowers ». Ils se font un devoir de signaler grâce à la chambre de résonance de l'internet les situations dangereuses ou les abus dont ils ont connaissance et qui sont occultés par diverses censures. On a reproché à cette fonction d'encourager des délations ou de porter des accusations sans causes. Mais dans l'ensemble elle joue un rôle utile au sein d'une démocratie. Les prévaricateurs ne peuvent ainsi jamais se sentir à l'abri. Les semeurs d'alerte sont malheureusement plus nombreux dans les pays anglo-saxons ou au Nord de l'Europe qu'en France.

Le citoyen activiste politique

Désignons ainsi le citoyen qui, sans être nécessairement membre d'un parti politique, veut jouer un rôle actif en faveur des valeurs et des idées politiques dont il se fait le porteur. On le désigne de plus en plus, selon l'usage anglo-saxon, par le terme d'activiste. En français, un activiste est généralement considérée comme un agitateur éventuellement dangereux pour l'ordre public comme pour ceux qu'il entraîne avec lui. On pourrait préférer le terme un peu démodé de « militant engagé ».

Les lanceurs d'alerte en font partie mais la catégorie des citoyens activistes ne se limite pas à eux. Le plus souvent il s'agit de jeunes gens n'ayant pas encore renoncé à faire changer l'ordre établi. Ils peuvent ainsi organiser de grandes manifestations, telles celles des Indignés ou Occupy Wall Street il y a quelques mois en Espagne ou aux Etats-Unis. La pratique s'en est répandue depuis lors dans divers pays occidentaux, mais également au début des différents « printemps arabes ». Ils montent aussi diverses catégories d' « évènements » leur permettant de rendre public, notamment grâce au web, leur opposition aux actions de ceux qui dominent le système politique et cherchent à les priver de parole.

D'autres activistes veulent rester anonymes. Ils se nomment souvent eux-mêmes des Anonymous. Ils procèdent notamment à divers piratages de sites informatiques appartenant à des entreprises ou des administrations. Ces « hackers » sont souvent dans l'illégalité. Ils peuvent être manipulés par des pays étrangers les utilisant pour de l'espionnage politique ou économique. Leur action nécessite une bonne compétence technique, ce qui la réserve à quelques rares activistes fortement motivés. Ils encourent ce faisant diverses formes de répression, tel Julian Assange le « père » des célèbres et fort éclairantes « wikileaks ». Globalement, on peut considérer que ces super-activistes opèrent au service de la démocratie, tout au moins quand ils attaquent des pratiques gouvernementales ou économico-financière qui veulent sciemment se mettre l'abri des contraintes de la démocratie et de l'ordre public.

Quoiqu'il en soit, de tels citoyens, quelque soient leur âge et leur sexe, disposent aujourd'hui de nombreux outils offerts par ce que l'on a nommé le web 2.0. S'y ajoutent désormais l'utilisation de terminaux et d'objets intelligents de toutes sortes permettant à chacun de communiquer dans le cadre de petits groupes engagés dans des actions citoyennes. Un simple téléphone portable peut suffire, mais les matériels connectables, notamment par wi-fi, capables de géolocalisations précises et pouvant gérer en temps réel des consignes, des comptes-rendus de situation et des interventions et déplacements de plus en plus rapides, font désormais partie de la panoplie du citoyen activiste. Il faut rappeler cependant que les services de police et de sécurité, civils ou militaires, disposent des mêmes équipements. Etant composés de professionnels confirmés, ces services peuvent s'en servir souvent plus efficacement que des opposants restant quelque peu des amateurs.

06/06/2013
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